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Etienne Fare Charles Huvier/30
curé de la Chapelle Rablais 1752/1759
Le curé, gardien des bonnes moeurs

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Le curé de campagne veillait à ce que la vie privée de ses ouailles soit conforme aux bonnes moeurs, suivant les préceptes de l'Eglise, de la naissance jusqu'à la mort. Et même avant la naissance... A essayer de retrouver dans les archives du curé Huvier.

 

Au début du XVI° siècle, l'évêque Guillaume Briçonnet de Meaux tempétait contre les divertissements et plus particulièrement les danses : "par la malice des hommes & l'astuce de Sathan, l'on en est venu là que de changer la medecine en poison, dédiant au Diable ce jour sacré, qui n'a été seulement institué que pour purger nos offences, & rendre à Dieu l'honneur qui luy est deûb... plus la feste est solennelle, plus nous faisons les folastres & insensez... car l'on dict que tous les péchez voltigent avec les danceurs au millieu du cercle de la dance... les jours de festes sont instituez, non pour le contentement du corps, mais pour le salut de l'âme; non pour rire & s'ébattre, mais pour plorer..."
Au milieu du XVIII° siècle, le curé de Chénerailles, que nous retrouverons plus loin, mettait encore en garde les parents dont les filles fréquentaient les bals, les assimilant à des prostituées.

Etienne Fare Charles Huvier, lorsqu'il était à Marolles, avait lui aussi tempêté contre les danses : "Le dimanche de la Sainte Trinité mil sept cent cinquante un, il s'est élevé pour la première fois une fête de danse à la Cresonnière malgré mes oppositions et remontrances. On nommoit cette misérable fête (St Friquet). Le vingt un avril mil sept cent cinquante deux j'ai écrit à M. Bonnefoy greffier en chef de l'élection de Coulomiers et intendant de M. de Caumartin seigneur de ladite Cressonnière. On a fait droit à ma lettre et le dimanche de la Sainte Trinité de laditte année à la sortie de vespres, défenses ont été faittes de tenir aucune fête dans l'étendue dudit fief de la Cressonnière. Par ma lettre je demandois instamment l'abolition de cette fête comme chose contraire à la sainteté du dimanche et aux bonnes moeurs."
AZ14390 Monitoire de Guillaume Briçonnet / Note du curé Lemeur Chénerailles 5 Mi 8392 p 120 / Note du curé Huvier à Marolles

  A retrouver à la troisième page du dossier : nourrissons et nourrices

Etienne Fare Charles Huvier, plus tard curé de Cerneux, craignait aussi les débordements au cours de processions religieuses, et il n'était pas le seul : "Pour éviter les abus sur les trop longs parcours, l'épiscopat dans tous les diocèses limitait la longueur des processions à deux lieues de l'église paroissiale ...Tous les efforts consistent à recentrer les dévotions vers l'église paroissiale là où il est plus aisé de les contrôler." Michel Vernus, Le presbytère et la chaumière 1986


Tout juste arrivé dans sa nouvelle cure (mars 1759), il s'opposa déjà à ses paroissiens, leur refusant une procession traditionnelle, prétextant un rhume dont il était guéri l'année suivante où il refusa encore la courte procession jusqu'à Augers en Brie, à moins de deux kilomètres: "Depuis très longtemps l'usage étoit que le lundy de Pasques Mr le curé d'Augere venoit processionelement chanter vespres à Cerneux, Cerneux alloit à Augere. Il y à même eu un temps où le curé d'Augerre venoit dire la messe à Cerneux et communioit les paroissiens, Cerneux de même à Augerre. Le lundy de Pasques 16° avril 1759, il faisoit un grand vent, j'étois enrhumé et en conséquence je n'ai pas été à Augerre, ce qui a donné matière à plusieurs de mes paroissiens de murmurer. Cette procession n'étant point fondée, cet usage me sont paru un abus à cause de la débauche et de la dissipation je ne m'y suis point conformé. Le lundy 7° avril 1760, chacun à chanté les vespres dans son église ainsy que la précédente année. Il ne m'a point apparu aucun titre de fondation à l'occasion de cette procession, j'ai fait en 1759 et 1760 d'exactes recherches sur cet article d'ailleurs si Mr le Curé d'Augere à une obligation à remplir dans l'église de Cerneux, cette obligation luy est personnelle en sa qualité de curé, et n'en impose pas à celuy de Cerneux."
Il annula aussi la procession des Rogations vers les paroisses voisines : "Ayant jugé en 1759 d'interdire l'usage d'aller à Augere et à Sancy aux Rogations, à cause des abus multiples pour ne pas faire murmurer les chantres, je me suis déterminé à leur faire porter dans la sacristie le jour de St Marc et les trois jours de Rogations, chaque jour la moitiée du pain et trois bouteilles de vin, ce que j'ai cru devoir continuer sans tirer à conséquence pour mes successeurs qui sont très libres de rompre cet usage."
Notes du curé Huvier, registre paroissial de Cerneux en mairie


Noël 1763 : "Notte En cette année à la messe de minuict et à celle du jour le Snt jour de Noel il y à eu la cérémonie des bergers, letout s'est passé avec beaucoup d'édification et de décence." Noël 1764 : " Notte En cette année à la messe de minuit et à celle du jour le Snt jour de Noel il y à eu la cérémonie des bergers, letout s'est passé avec beaucoup d'édification et de décence." Il était peut être sous-entendu que les années précédentes, la cérémonie des bergers ne s'était pas déroulée avec "beaucoup d'édification et de décence". A noter qu'au début du mois de décembre de cette même année 1764, des frictions avaient débuté entre le curé Huvier et ses paroissiens à propos d'un "bâton de la Saint Eloi". Nous aurons l'occasion d'y revenir dans quelques pages.

 

Il pouvait arriver que, malgré la surveillance du curé, la jeune fille ait convolé en injustes noces avant le mariage, comme dans le montre Greuze dans "la cruche brisée", symbole de la virginité perdue, comme "les oeufs cassés", autre tableau de Greuze. Si les jeunes gens avaient ignoré les "funestes secrets", la jouvencelle pouvait se trouver enceinte.
Peut être aurait-elle tenté de cacher cette grossesse, de mettre au monde l'enfant, puis de l'abandonner. En ville, les abandons se multiplièrent tellement que, pour garantir la survie des nouveaux-nés, souvent laissés au seuil d'une église, certains hospices se dotérent de "tours d'abandon".
A la campagne, les abandons dès la naissance étaient rares, comme ce bébé "reçu" par la sage-femme du village : "Le vingt six mars (1760) a été baptisé Anne Alexandre fils de père et mère inconnu reçüe et présenté par Margueritte Bectare (Bectard) femme de Antoine Rondinet maîtresse sage femme." Comment cacher les derniers mois de la grossesse, comment accoucher (en silence) sans témoins? Marguerite Bectard, la sage-femme a-t'elle vraiment découvert le bébé devant chez elle, ou a-t'elle accouché discrètement la mère en gardant le secret sur son identité?
Registre paroissial la Chapelle Rablais AD 77 5 Mi 2828 p 230

Certaines filles célibataires auraient cherché à se débarrasser définitivement de leur nouveau-né, ce que combattirent évidemment les autorités, tant laïques que religieuses car le nourrisson privé de baptême ajoutait la damnation au meurtre. Henri II publia en 1756 un édit qui enjoignait les filles célibataires enceintes à déclarer leur état.
".. Et estant düement avertis d'un crime très énorme & exécrable en nostre Royaume, qui est, que plusieurs femmes ayant conceu enfant par moyens déshonnettes ou autrement, déguisent, occultant et cachant leurs grossesses, sans en rien découvrir et déclarer; Et avenant le temps de leur part, & délivrance de leur fruit, occultement s'en délivrent puis le suffoquent, meurdrissent, & autrement suppriment, sans leur avoir fait impartir le Saint Sacrement de Baptême. Ce faict les jettent en lieux secrets & immundes, ou enfouïssent en terre profane, les privans par tel moyen de la sépulture coutumière des chrétiens..."


La déclaration de grossesse devait être faite auprès des lieutenants des baillis ou sénéchaux, procureurs fiscaux, notaires, greffiers, consuls dans les villes : "Laquelle fille ... pour satisfaire aux ordonnances de sa majesté nous a dit et déclarée par serment prêté entre nos mains de dire vérité, être enseinte d'environ six mois des œuvres de monsieur ..." Exemple de déclaration publiée dans Geneawiki

Un exemple local : le 17 janvier 1776, Angélique Mellin, domestique de la paroisse Sainte Croix à Provins, accoucha d'un enfant naturel, Joseph Ange; Joseph Croutel domestique de la paroisse de St Quiriace en étant le père (leur état de domestiques ne favorisait pas le mariage). La sage femme qui l'accoucha précisa: "laditte Gauthier nous a assuré que la mère avoit fait sa déclaration en justice". Les parents durent abandonner leur bébé, il décéda à Brie Comte Robert sur le chemin des Enfants Trouvés de Paris, âgé de quatre jours; on en retrouvera la trace à la page des "morts en passant".
Baptême : Sainte Croix 5 Mi 6256 / décès Brie Comte Robert 5 Mi 7376

  Doc: enfants trouvés, Petits Paris et nourrissons à la campagne "morts en passant"

Autre exemple local : en 1786, à Marolles où Etienne Huvier avait été vicaire desservant trois décennies plus tôt, Marie Louise Moussy déclara sa grossesse devant le notaire Alexis Louis, non par obligation pour se conformer à l'édit d'Henri II, mais pour obliger "Pierre Raby, charron comme veuf" avec qui elle avait eu des "habitudes charnelles" à l'épouser.
Minutes du notaire de la Ferté Gaucher Alexis Louis, branches de Choisy et Marolles en Brie AD77 67 E 23


Les curés étaient tenus de "fulminer" l'ordonnance d'Henri II quatre fois par an, au prône de la messe. Le registre paroissial de Pierrelez que desservit le curé Huvier, en même temps que Cerneux, en garde les traces, le 5 janvier 1773 et le 11 janvier de l'année suivante, les deux actes sont fort tachés, d'où les lacunes dans leur transcription : "Nous Etienne Fare Charles Huvier prêtre du diocèze de Meaux... curé soussigné desservant nôtre Dame de Pierrelay .... que pendent le cours de ladite année... d'Henry deux concernant les femmes et les filles enceintes à été publié tous les trois mois au prône des messes paroissiales. Fait à Cerneux ce mardy cinq janvier mil sept cent soixante treize. Huvier C. de St Brice de Cerneux dessvt N.D. de Pierrelay"
Registre paroissial de Pierrelez AD 77 5 Mi 5925

Doc : déclaration de grossesse, l'édit d'Henri II

Le curé avait la charge de contrôler la moralité de ses paroissiens. Depuis les "femmes de mauvaise vie" jusqu'aux aspirants à la prêtrise.
Avant d'entrer au séminaire, le novice devait présenter un témoignage authentique de bonne vie et moeurs par le curé "ils marqueront sincérement selon Dieu ce qu'ils savent et ce que l'on peut espérer de ceux qui se présentent. Ordonnons pareillement que chaque ordinand nous présentera une attestation des trois publications faites à la paroisse, de sa motion future aux sacrez ordres du sous-diaconat, de diaconat & de prêtrise... Enjoignons aux curez ... d'intimer aux peuples, sous peine d'excommunication, ils ayent à révéler ce qu'ils sçavent, tant de la vérité du Titre, que des moeurs, de la conduite, de l'âge & de la naissance légitime de l'ordinand; & en cas qu'il ne se trouve point d'opposition ni d'empêchement canonique, ils dresseront leur certificat..."
Compilation des ordonnances du diocèse de Meaux dans Histoire de l'église de Meaux par Dom Toussaints Du Plessis 1724 / n° 48 & 49

  Doc : résumé de la compilation des ordonnances du diocèse de Meaux 1724

 

A l'opposé, "Les Curez avertiront .. les Officiers de lieux, lorsqu'il se rencontrera dans leur Paroisse quelque femme de mauvaise vie, & n'oublieront rien pour les faire éloigner. Si au mépris de Dieu & au scandale de la Paroisse, il y avoit un concubinage scandaleux, nous leur ordonnons de les avertir en particulier avec force & avec courage, & néanmoins avec prudence & charité; & en cas qu'il perseverent dans cet horrible scandale, après trois monitions (avertissements, sommations) à eux faites en particulier, même en presence de deux ou trois témoins, si besoin est ... ils nous donneront avis, afin que nous excitions la vigilance du Magistrat; mais encore que Nous tâchions de Notre côté ... à arracher la proye au Démon; & à ôter le scandale du milieu de nous. Bossuet" 47° ordonnance du diocèse de Meaux
Contrôle aussi des nouveaux arrivants : "Il arrive que des gens inconnus viennent quelquefois s'établir avec des concubines, qu'ils supposent être leurs femmes, nous ordonnons aux curez de leur faire représenter en ce cas un certificat de leur mariage..." 31° ordonnance de Meaux

 

Le curé exerçait aussi son contrôle lors du mariage, avant de procéder à la cérémonie. Certains jours étaient interdits par l'Eglise, le dimanche, consacré au seigneur et le vendredi, jour de la mort de son fils. D'autres dépendaient de la tradition : le samedi était loin d'être le jour favori; les mariages avaient le plus souvent lieu de lundi et surtout le mardi.

"Le droit canonique s'opposait à l'union de parents au quatrième degré, c'est à dire des personnes ayant un trisaïeul commune." Thierry Sabot
Les cas de consanguinité n'étaient pas rares dans les petits villages. le curé pouvait demander une dispense auprès de l'évêque, en fournissant
"l'arbre généalogique des familles des parties" et le consentement de parents, comme pour l'union à Pierrelez par le curé Huvier, entre Josse Michenon et Marie Jeanne Mondolot, où les évêques de Meaux et de Sens donnèrent leur accord, les époux ne dépendant pas du même diocèse. L'un fut rédigé en latin, l'autre en français...
Registre paroissial de Pierrelez 16 juin 1776 AD77 348 Edt GG1 p 64/65

  Dispenses pour consanguinité à Pierrelez 1760

Le curé devait publier les bans des futurs mariages trois dimanches de suite avant la cérémonie, ou du moins trois fois, séparées de deux jours, au prône de la grand-messe mais jamais jamais aux vêpres ni aux saluts "quelque nombreuse qu'y soit l'assemblée". Etienne Fare Charles Huvier, ancien curé, célébra dans sa chapelle particulière à la ferme du Mée, à Saints, le mariage de Jean Pierre Prouharam, en veillant à ce que les bans aient bien été publiés à Coulommiers, ville de résidence des époux : "L'an mil sept cent quatre vingt deux le quatorze may après la publication des bans du futur mariage entre Jean Pierre Prou haram menuisier fils majeur de Jean Pierre Prou haram menuisier et de Marie Nicolas son épouse d'une part et de l'autre Marie Geneviève Aurélie Pernelle (Orélie, en marge) fille majeure de Simon Pernelle charretier et de feue Marie Françoise Savry son épouse tous deux de la paroisse de Coulommiers, laditte publication faite aux prosnes des messes paroissiales de laditte paroisse le dimanche cinq, le jeudi neuf et dimanche douze des dits mois et an sans opposition ni empêchement quelconque venu à connoissance..."
Registre paroissial de Saints AD77 5 Mi 895 p 206

Deux certificats de publication des bans ont été conservés dans le registre paroissial de Cerneux, quand Etienne Fare Charles Huvier en était curé, envoyés par les curés des paroisses concernées, concernant tous deux les noces de Jean Nicolas Legros dont les parents résidaient à Lescherolles et de Marie Françoise Chiquerille "domiciliée de fait dans la paroisse de Cerneux, et domiciliée de droit dans cette paroisse" de Vieux Maisons, acte ci-dessous, signé Caquia de Monbourg. Domicile officiel de droit et lieu actuel de résidence, domicile de fait ont été détaillés dans le dossier sur les travailleurs saisonniers en Brie, chez les maçons de la Creuse, comme chez les scieurs de long du Forez. Pour ces migrants, les curés étaient très attentifs à l'authenticité du certificat "légalisé s'il vient d'un autre diocèse" comme le précise le dictionnaire e droit canonique de 1761. Il ne fallait pas que l'Auvergnat ou le Limousin ait abandonné une épouse au pays...

  Domicile de droit, domicile de fait, le cas des scieurs de long du Forez
  Mariage des scieurs de long du Forez en Brie

 

Il pouvait aussi se faire que les bans ne soient publiés qu'une seule fois, suivant une dispense de l'évêque. Ce fut le cas pour Charles Gergonne, ancien maître d'école de Cerneux, devenu arpenteur de la maîtrise des Eaux et Forêts quand il épousa Anne Marguerite Louise Bouvet le 20 décembre 1777 à l'église Sainte Croix de Provins : "... après avoir vû la dispense des deux autres publications ainsi que la permission de fiancer et de marier en même jour même en ce présent temps d'avent prohibé par léglise..."

Doc : texte des dispenses pour le mariage de Charles Gergonne et d'Anne Bouvet / acte de naissance

Les époux cumulèrent les exceptions à la règle canonique : fiançailles et mariage le même jour, dispense des trois bans et mariage pendant le temps clos de l'avent, car certaines périodes de l'année faisient partie du "temps clos", le Carême avant Pâques et l'Avent, précédant Noël. Si les mariages étaient proscrits, l'Eglise interdisait aussi toute festivité, sous-entendant aussi deux périodes de chasteté pour tous, même les époux légitimes. Il faut avouer que les paroissiens ne suivaient pas cette injonction à la lettre, pour preuve, le graphique des mois de conception, ci-dessous, déduit des mois de naissance à la Chapelle Rablais entre 1752 et 1762.