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"Dissous riposta; ses deux coups ratèrent!
Quand donc nos gardes auront-ils des fusils à cartouches? Le braconnier
s'était enfui en se courbant, sans doute pour mettre sa tête
à l'abri du plomb; il disparut dans l'ombre. Dissous eut la force
de regagner le poste de Grandvilliers malgré l'énormité
de son horrible blessure; il tomba deux fois durant le trajet; il crut
qu'il n'arriverait pas. Lorsque sa femme le vit dans cet état,
elle alla de suite prévenir le maire, qui habite une campagne située
à trois cents pas environ de la maison du garde (Grandvilliers)
. Son domestique vint m'annoncer l’événement. A neuf
heures et demie, j'étais auprès du blessé, accompagné
du médecin du village et du garde général. Le garde
était étendu sur son lit; le sang sortait par bouillons
de son énorme blessure; il souffrait horriblement et poussait des
cris affreux; sa femme, ses enfants se lamentaient. C'était déchirant!
Un violent orage venait d'éclater; la lueur sinistre des éclairs
rendait, par intermittence, cette scène plus épouvantable
encore. Jamais le feu du ciel n'a éclairé un plus émouvant
tableau.
C'était le troisième
garde que je voyais assassiné de la sorte. Pourquoi rougirais-je
de l'avouer? Dans ce moment, le cœur brisé, j'ai éprouvé
un besoin impérieux de vengeance. En dix minutes j'avais expédié
quatre dépêches au parquet de Melun, aux gendarmes du Châtelet,
de Nangis et de Mormant je recommandais que l'on gardât les gares
à vue. Pendant ce temps je chargeai le garde général
d'aller de suite arrêter et interroger les quatre braconniers les
plus mal famés du village. Cela fait, je revins auprès de
la victime. Le médecin me dit que Dissous n'avait peut-être
pas deux heures à vivre; le malheureux continuait à pousser
des cris déchirants. J'attendais, j'épiais un moment de
répit, espérant un signe, un mot; ce mot tombé de
sa bouche, me disais-je, ce sera la parole de Dieu, ce sera la vérité,
ce sera sa justice. Un court moment de calme vint en effet, mais hélas!
mon pauvre garde n'avait rien reconnu; il avait vu sans voir; venant d'être
frappé à mort, il préférait mourir sans rien
dire, dans la crainte de se tromper. Le lendemain, de bonne heure, le
procureur impérial et le juge d'instruction étaient auprès
du lit du patient. Le brave Dissous a répondu à toutes les
questions qui lui ont été adressées avec un courage
et une énergie qui ont fait notre admiration. Dissous est mort
dans la matinée du mercredi. Une foule considérable a énergiquement
protesté, par sa présence, contre l'assassinat du garde
de Grandvilliers. Le comte Greffulhe, M. Alexandre Tattet, le comte Martin
du Nord, le vicomte Aguado (bénéficiaire du droit de chasse
à Villefermoy avant le Prince Napoléon), le comte de Bonneuil,
avaient envoyé leurs gardes; plusieurs de ces messieurs assistaient
à la triste cérémonie. Comme toujours, le grand veneur
et le directeur général des forêts de la couronne,
avec leur inépuisable sollicitude pour les gardes, sont allés
au-devant des premiers besoins de la veuve. S. A. I. le prince Napoléon,
que j'avais informé de l’avènement, a fait donner
immédiatement l'ordre d'armer, à ses frais, d'un fusil Lefaucheux,
tous les gardes de la forêt de Villefermoy. (bénéficiaire
du droit de chasse à Villefermoy à partir de 1865)
Je laisse maintenant à mon excellent
ami le marquis de Cherville le soin de raconter les péripéties
du procès qui a été jugé aux assises de Melun:
Le 1er décembre au soir, le
jury de Seine-et-Marne a rendu son verdict. Reconnu coupable d'avoir assassiné
le garde forestier Dissous, Alphonse Remy a été condamné
à la peine des travaux forcés à perpétuité,
les jurés ayant admis les circonstances atténuantes. Nos
lecteurs n'ont pas à redouter que nous entreprenions un compte
rendu circonstancié de cette cause célèbre du braconnage,
nous essayerons seulement de donner une physionomie nouvelle à
cette affaire, d'en révéler certains détails caractéristiques.
Non seulement ces détails nous paraissent présenter un véritable
intérêt, mais il nous semble utile de mettre en lumière
la ruse, l'habileté très réelles que les malfaiteurs
de cette catégorie déploient dans leur lutte contre la justice.
Reprenons les faits d'un peu plus haut,
sans toutefois raconter de nouveau le meurtre de la nuit du 15 août
dont l'inspecteur de la forêt de Villefermoy vient de faire le récit
poignant. Commençons par esquisser le portrait de l'assassin Alphonse
Remy est âgé de trente-trois ans. Sa taille est au-dessus
de la moyenne; son organisation musculaire n'a rien d'exagéré;
il est maigre, mais cette maigreur est précisément le type
d'une agilité et d'une force entretenues et développées
par des marches quotidiennes en effet, cet homme passait pour un des meilleurs
marcheurs du pays; "ses os sont en baleine", nous disait un
paysan. Sa figure est plus intelligente que ne l'est ordinairement celle
des hommes fatigués par les travaux des champs. Les cheveux châtains,
épais, sont bien plantés; l'œil est vif, perçant,
très mobile, prompt à l'étincelle, allant jusqu'à
la flamme; mais le front est bas, un peu fuyant. Il y a tout un programme
d'appétits grossiers dans les pommettes démesurément
élargies; le bas du visage corrobore ces indices, le menton est
saillant, presque en galoche; la lèvre qu'on entrevoit sous une
moustache rousse, mal fournie, est tordue sur la gauche; elle grimace
l'ironie aussitôt que son propriétaire s'anime. La fatalité
semble peser singulièrement sur certaines familles. Il y a vingt
ans, l'oncle de Remy, le frère de son père, était
condamné aux travaux forcés, après avoir été
convaincu d'avoir assassiné un garde, par ce même jury, et
dans cette même salle des assises du département de Seine
et Marne. M. le procureur impérial a fort éloquemment invoqué
ce lugubre souvenir dans l'exorde de son réquisitoire. «Ce
malheur eût dû inspirer l'horreur du braconnage, de la chasse
même, à cette famille si sévèrement frappée.
Il en fut ainsi, en effet, pendant longtemps mais les saines résolutions
cédèrent aux entraînements de la passion. Jusqu'à
l'âge de trente ans, Remy avait travaillé chez son père,
cultivateur à la ferme des Bouleaux, appartenant à M. A.
T*** (Tattet) il s'y était montré ouvrier laborieux et actif.
(inexact: La famille Remy exploitait la ferme de l'Heurtebise, appartenant
aussi à M. Tattet, la ferme des Bouleaux étant gérée
par Octavien Bouly) Mais il n'eut pas plutôt lâché
la bride à ses instincts, que leurs conséquences se traduisirent
par le dégoût du travail manuel et des appétits de
dissipateur. Alphonse Remy avait abandonné l'agriculture, trop
absorbante, pour se livrer au jardinage; sa profession nouvelle le rendait
indépendant, elle lui fournissait des prétextes pour visiter
fréquemment les marchés; en outre, la situation du jardin
qu'il cultivait favorisait singulièrement ses expéditions
braconnières. Ce jardin était situé à 500
mètres environ du village, entre ce village et la forêt de
Villefermoy. Remy y habitait une cabane de berger qu'il remplaça
par une maisonnette. Dans ce repaire, il pouvait aller et venir sans être
remarqué. Cet établissement l'avait endetté: location
du terrain, construction de la maison, il devait tout; il se livrait à
des expéditions presque quotidiennes, exploitait jour et nuit,
non seulement les terres giboyeuses des Bouleaux, mais la forêt
de Villefermoy, dont cette terre forme les lisières et qui n'est
pas située à plus d'un kilomètre du jardin que cultivait
Remy. Non seulement il affûtait, soir et matin, le gibier de la
liste civile, mais il s'aventurait dans les bois en plein jour. Tantôt
posté au pied d'un chêne et y attendant les chevreuils, tantôt
les quêtant à la surprise avec une audace qui confond l'imagination.
En même temps, son caractère assez affable et assez doux
se modifiait sensiblement. De gai, de poli qu'il avait été
jusqu'alors, il devenait irascible et violent. Comme tous ses pareils,
il se répandait en invectives contre les agents de répression.
Un jour, il déclara au garde de M. T* (Tattet) que s'il osait lui
faire un procès-verbal, il n'en dresserait jamais un autre. Après
le crime commis, Alphonse Remy n'a pas été abandonné
par son sang-froid, même pendant une seconde. Dissous est à
peine tombé que l'assassin, qui fuit, n'a qu'une pensée,
qu'une préoccupation celle de se ménager un alibi. Les calculs,
les dispositions de ce tacticien sont si justes, ses prévisions
si parfaites que bien peu s'en est fallu qu'il n'y réussît.
En quinze minutes, au plus, il a franchi les 2,400 mètres qui séparent
le théâtre du crime de la maisonnette isolée, il a
caché son fusil dans son lit, changé de costume, de souliers,
et il s'est rendu chez la Bobinette, une femme du village de la Chapelle-Gauthier
avec laquelle il entretenait des relations fort suivies. Nous connaissons
l'homme, voyons-le à l'œuvre. Le forestier Dissous est frappé
à huit heures vingt minutes du soir. C'est là qu'à
dix heures du soir, lorsque l'énergique insistance de l'inspecteur
de la forêt a décidé le maire à opérer
immédiatement des perquisitions chez tous les braconniers du pays,
c'est là, dis-je, que ce magistrat et le garde général
qui l'accompagne trouvent Alphonse Remy couché et dormant, ou faisant
semblant de dormir. La Bobinette est interrogée elle répond
que Remy est arrivé chez elle à huit heures moins cinq minutes.
La sœur et le beau- frère de Remy, qui habitent dans le voisinage,
confirment l'assertion. Le meurtre ayant été commis à
huit heures vingt minutes environ, l'alibi semble irréfragablement
établi. Remy fut sommé d'assister à la perquisition
domiciliaire que l'on allait pratiquer dans sa demeure; on y découvrit
le fusil fraîchement déchargé d'un seul coup. Mais
il avait réponse à tout; il raconta que le matin il avait
tiré une hirondelle. En inspectant les dehors de l'habitation,
le garde général remarqua, sur le sol détrempé
par la pluie qui tombait à torrents, l'empreinte de gros souliers
dont le braconnier se servait à la chasse. Ces traces étaient
récentes, puisqu'il y avait deux heures à peine que l'orage
s'était abattu sur la contrée; les pas se dirigeaient vers
la maison, ils marquaient une rentrée. La sortie se voyait à
côté, mais les empreintes que celle-là avait laissées,
étaient celles de chaussures plus légères. Ces chaussures,
Remy les avait aux pieds. Évidemment il les avait échangées
depuis le commencement de l'orage. Quant aux gros souliers, on les chercha
vainement, on ne les retrouva ni ce soir-là, ni plus tard. On saisit
tous les ustensiles de chasse de l'accusé, poudre, plomb, carnassières,
etc. Ainsi donc, on parvint à établir que, dans la soirée,
depuis la pluie, Remy était rentré, puis ressorti de sa
demeure, que son fusil avait été récemment déchargé,
mais c'était tout. Il n'en fut pas moins arrêté le
lendemain et écroué dans la prison de Melun. Le garde Dissous,
interrogé par le chef du parquet, ne put donner aucun renseignement
sur son meurtrier, que l'obscurité l'avait empêché
de reconnaître. Remy, de son côté, niait énergiquement
avoir été à l'affût; il soutenait, et les témoins
corroboraient son dire, qu'après avoir dormi dans sa maison, il
s'était rendu tout droit chez la Bobinette, où il serait
arrivé avant huit heures.
Sans méconnaître un seul
moment le zèle courageux et la haute intelligence de la justice,
on peut croire que l'assassinat de Villefermoy se fût classé
parmi les affaires éternellement ténébreuses, si
le parquet n'avait pas trouvé, sur le théâtre même
du crime, d'intelligents et de persévérants auxiliaires
parmi les collègues et les supérieurs du malheureux forestier
qui venait de succomber. Dissous était le troisième garde
que l'inspecteur, M. de la Rüe, voyait frapper sous ses yeux; il
se trouvait atteint, à la fois, dans sa sympathie très vive
pour son subordonné et dans le sentiment si puissant et si honorable
de l'esprit de corps; il comprenait que l'impunité d'un pareil
forfait exercerait une fâcheuse influence sur le moral des autres
gardes; pendant trois mois il se voua, corps et âme, à la
tâche d'éclairer la justice; il y réussit, il parvint
à renouer les anneaux de la chaîne adroitement rompue. Plus
de six semaines après l'attentat, il apprit que Remy avait été
à Melun avec la Bobinette, le 14 août, c'est-à-dire
la veille du crime. Pour franchir l'octroi, il était descendu de
voiture un panier à la main. Le procureur impérial fut immédiatement
informé de cette circonstance, en apparence insignifiante. Interrogé,
l'accusé pâlit, parut en proie à une grande émotion
et il s'écria "Je suis trahi, je dirai tout." Il supposait
certainement que la femme Bobinette avait fait des aveux et que ces aveux
ne s'arrêtaient pas à ce détail. Il confessa alors
que le panier qu'il portait, en allant à Melun, contenait deux
faisans qu'il avait vendus; et puis encore qu'il avait été
à l'affût dans la soirée du crime, qu'il n'avait pas
tiré d'hirondelles le matin, mais deux faisans, à ce dernier
affût, que c'était à neuf heures, et non pas à
huit qu'il était arrivé chez la Bobinette. Il portait ainsi
lui-même le premier coup à l'alibi sur lequel il avait compté
pour se disculper. Sur ces entrefaites, l'inspecteur fut informé
que le prisonnier avait trouvé moyen de faire passer secrètement
une lettre à son frère. Cette lettre, celui-ci l'avait détruite,
mais le commissionnaire l'avait lue par-dessus son épaule et en
avait retenu, sinon le texte, au moins le sens. Dans cette lettre, Remy
recommandait à la femme Bobinette de maintenir ses déclarations
premières, au berger de son frère de déclarer que
ce dernier l'avait, vu à l'affût à la Gueule aux-Loups,
et non pas dans les environs de l'endroit où Dissous avait été
assassiné. Les probabilités se corsaient de plus en plus,
toujours encore les éclaircissements venaient de ce système
d'informations minutieuses sur des actes en apparence indifférents,
auquel l'inspecteur s'était attaché. Instruit de la publicité
inattendue qu'avait reçue sa correspondance, Remy manifesta un
trouble plus grand encore que lors de l'interrogatoire précédent.
Il convint qu'il vivait de braconnage, qu'il allait presque toutes les
nuits à l'affût; puis, comme tous les coupables, lorsqu'ils
sentent s'abîmer sous leurs pieds l'échafaudage de leurs
mensonges, il battit la campagne, chercha à faire tomber les soupçons
sur d'autres braconniers qui justifiaient, eux, de l'emploi de leur temps.
A l'audience, il ne fut pas plus heureux. II avait fait assigner trois
témoins à décharge. Ces femmes devaient, selon lui,
affirmer qu'elles l'avaient vu rentrer dans le village; mais elles déclarèrent
qu'il était plus de huit heures et demie lorsqu'il avait passé
devant elles. Toutes les trois affirmaient qu'il avait un panier au bras
il commença par le nier énergiquement, puis remarquant le
fâcheux effet que ses dénégations produisaient sur
l'auditoire, il l'avoua, et prétendit que ce panier contenait les
deux lapins qu il venait de tuer à l'affût, oubliant que
précédemment il avait déclaré avoir donné
ces deux lapins à ses chiens, en rentrant chez lui pour changer
de vêtements. Les experts constatèrent que, dans le plomb
saisi chez l'accusé, ils avaient trouvé un certain nombre
de grains semblables à ceux qui avaient été extraits
de la plaie du garde Dissous. Les contradictions de Remy, autant que les
preuves de sa culpabilité, éclairèrent suffisamment
le jury. Il fut condamné malgré les généreux
efforts de son avocat. Les crimes de cette catégorie restent souvent
et fatalement impunis leur théâtre est éloigné
des habitations, les ombres de la nuit couvrent également le meurtrier
qui frappe et la victime qui tombe; de longues heures s'envolent toujours
entre l'attentat et la découverte; et ces heures, le coupable sait
les mettre à profit. La pratique du braconnage a été,
pour le meurtrier lui-même, une excellente école de ruse
et de dissimulation; sa vie se passe quotidiennement à déjouer
la surveillance des gardes, il y réussit souvent il est donc armé
de toutes pièces. Quant aux preuves matérielles, elles manquent
presque toujours à ce crime, commis dans des conditions exceptionnelles,
il faut une instruction également exceptionnelle."
Les chasses du second Empire, 1852-1870
par Adolphe de la Rue 1882 pages 219 à 233
Acte de décès du garde Dissous
19 août 1868 Etat civil de Fontenailles
AD 77 5 Mi 5494 p 78
Décès de Louis Saturnin Dissous, 44 ans, né à
Hambercourt, département du Pas de Calais, garde forestier au poste
de Granvilliers, commune de Fontenailles, époux de Pauline Alexandrine
Leclerc, 38 ans. Décédé à 10 heures du matin,
enregistré à 14 heures par le comte Charles Greffulhe, maire
de Fontenailles.
Témoins: Léon Louis Adrot, curé, 52 ans; Louis Eugène
Champain, propriétaire, 36 ans; tous deux de la Chapelle Gauthier,
signent.
Un exposé sur ce sujet a été
présenté au colloque HisTraFor 2015. ONF dossiers forestiers
N°28
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